04 Août 2020

Le programme Ebo-ci (Ebola en Côte d’Ivoire)

La Côte d’Ivoire fait frontière avec trois pays touchés par l’épidémie de maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest : le Libéria, la Guinée et le Mali. Depuis l’apparition du premier cas en décembre 2013 en Guinée forestière, plusieurs alertes ont été signalées sur le territoire ivoirien, mais aucun cas avéré n’a été confirmé. La crainte de cette épidémie virale a pourtant contribué à la construction sociale d’une épidémie rumorale. En effet, une épidémie comme celle d’Ébola contre laquelle il n’y a pas encore de traitement ni préventif ni curatif engendre des rumeurs qui posent un problème de confiance entre toutes les catégories d’acteurs sociaux concernées ou impliqués (professionnels de santé, populations, opérateurs institutionnels, responsables administratifs, élus, etc.) ou encore au sein des populations par rapport à la réponse en général, aux dispositifs de prévention et de prise en charge en particulier. D’où la mise en œuvre du projet Eboci qui entendait engager des activités de recherche sur la question des rumeurs et des bruits autour d’Ébola, sur les perceptions, les pratiques et les discours autour des mesures de prévention et de prise en charge.

Eboci a été conçu comme un programme de recherche-action pour améliorer la politique de communication autour de la MVE, du dispositif de prévention et de prise en charge. Il visait trois objectifs interconnectés :

  1. i) Analyser en temps réel les rumeurs et les bruits collectés et informer en continu la stratégie de communication sur Ébola ;
  2. ii) Etudier le dispositif de prévention en se basant sur les dynamiques sociales induites par la MVEde sorte, entre autre, à apporter des améliorations rapides à la réponse préventive ;

iii)         Analyser la prise en charge des « cas suspects » sous un regard socio-anthropologique en vue de suggérer des corrections appropriées pour une prise en charge moins risquée desdits cas. (éventuellement de « cas avérés » ou « cas-contacts » sous réserve : cf. infra)

Ce programme de recherche, conçu en partenariat avec un collègue médecin-anthropologue de l’IRD, le Dr Marc Egrot, se veut un outil d’aide à la décision. Il s’est décliné en trois axes :

Axe 1 : Analyse des rumeurs et bruits autour de la MVE

La proximité géographique, les liens sociaux étroits et les mobilités humaines importantes entre les pays touchés par Ébola et la Côte d’Ivoire amplifient les inquiétudes et renforcent le risque de propagation de bruits et de rumeurs aux effets non maitrisables. Cette situation peut sérieusement altérer la confiance de toutes les catégories d’acteurs sociaux concernées ou impliqués (professionnels de santé, populations, opérateurs institutionnels, responsables administratifs, élus, etc.) envers les services sanitaires ou la politique de riposte comme cela a été décrit dans les pays en phase épidémique par les anthropologues des équipes OMS. Elle peut également fortement altérer la méfiance des soignants à l’égard des patients présentant une sémiologie compatible avec une MVE. La gestion d’un tel contexte de risque rumoral élevé nécessite d’adapter les réponses et la communication autour des mesures prises et des alertes, en fonction des situations sanitaires, sociales ou politiques. Cet axe s’est donc focalisé sur (a) une ethnographie des circuits locaux d’information ; une cartographie des rumeurs et des bruits autour de la MVE en mettant en relief leurs objets, leurs origines, leurs porteurs et leur efficacité sociale et (b) sur une analyse spatiale des rumeurs et de leur circulation dans les espaces sociaux.

Axe 2 : Analyse des expériences de mesures préventives contre Ébola

Le projet Eboci visait aussi à prendre la mesure des dynamiques sociales qui se construisent rapidement autour du développement de cette épidémie virale en mettant l’accent sur les expériences vécues des mesures préventives. Ainsi cet axe devait permettre d’explorer les perceptions, les discours et les pratiques de différentes catégories d’acteurs sociaux en lien avec les mesures préventives mises en œuvre dans le cadre de la réponse à la MVE, qu’elles soient conformes aux recommandations ou bricolées. L’étude s’est intéressée à l’ensemble des acteurs sociaux concernés : professionnels de la santé ; populations ; institutionnels ; politiques, etc. L’analyse a porté sur l’enchevêtrement des logiques d’acteurs ; sur les écarts à la norme et les raisons de ces écarts ; sur la confiance et la défiance des acteurs à l’égard des mesures mises en œuvre.

Axe 3 : Analyse du cheminement et de la prise en charge des « cas suspects »

Cet axe a permis d’explorer le cheminement des personnes malades considérées comme « cas suspects » par les acteurs sociaux impliqués au sein des populations ou au sein du dispositif de soin. Les perceptions, discours et pratiques de différentes catégories d’acteurs sociaux confrontés à de tels événements ont été étudiés. L’analyse a porté sur le cheminement de soins au sein du système de soins ; sur la réinterprétation des concepts de la santé publique (notamment « cas suspect ») ; sur les écarts à la norme recommandée (les « ratés » de la prise en charge) et les raisons de ces écarts ; sur la confiance et la défiance des acteurs à l’égard soit des soignants, soit des malades. Une analyse spatiale a été entreprise à propos de la circulation des « cas suspects » et des « ratés » de la prise en charge au sein du système de soins.

Dans le protocole de la recherche, il avait été envisagé que, dans l’éventualité d’un cas avéré de MVE en côte d’ivoire, les efforts d’investigation devront nécessairement se redéployer pour enquêter en priorité la prise en charge de ces cas avérés, ainsi que de tous les cas contacts qui en découleront. Les changements induits par un tel événement en terme de répartition des charges de travail et des moyens seraient discutés immédiatement avec l’Unicef pour adapter le programme à la réalité sanitaire et à l’urgence.

Ce programme de recherche a été financé par deux bailleurs principaux que sont UNICEF et EXPERTISE FRANCE. Les résultats issus des travaux ont été présentés et discutés avec l’équipe du Dr Daouda Coulibaly, Chef du service de la surveillance épidémiologique de l’INHP en présence du Prof. Simplice Dagnan, Directeur de l’INHP. Pour l’amélioration de la politique de communication face à Ebola, certaines recommandations de cette étude ont été immédiatement prises en compte par la CDC de John Hopkins University qui travaille, en collaboration avec la CICG, sur la politique de communication sur le plan de riposte. En raison de ces travaux jugés pertinents par les participants, l’INHP qui regrette d’ailleurs de n’avoir pas bénéficié de cette expertise en sciences sociales avant la mise en oeuvre du premier plan de riposte, fait désormais de la Chaire Unesco de Bioéthique de l’Universite Alassane Ouattara un partenaire privilégié dans l’élaboration des stratégies de communication en période d’épidémie. Autour des résultats de ces travaux, le Prof. Francis AKINDES, en partenariat avec le Dr Marc Egrot de l’IRD, projette d’organiser à la Chaire Unesco de Bioéthique des Journées scientifiques qui regrouperont les praticiens, les décideurs et des chercheurs de la Guinée, du Sénégal, du Mali et du Bénin en vue de discuter des expériences nationales de mobilisation des sciences sociales dans la gestion de la MVE.

De quoi s’agira-t-il ? L’épidémie de maladie à virus Ebola (MVE) en Afrique de l’Ouest a duré de décembre 2013 à février 2016. En un peu plus deux ans, cette épidémie se chiffre au 31 janvier 2016 à 28 639 cas à travers dix pays. Elle a fait officiellement 11 316 morts (OMS, 03-02-2016). Une résurgence a été signalée en Guinée à N’Zérékoré, fin février 2016 (alerte donnée le 15/3/2016). Au 6 avril 2016, elle aurait déjà fait 8 morts parmi les 9 cas recensés.

Cette épidémie de MVE en Afrique de l’Ouest a, durant des mois, suscité la peur, notamment à ses débuts, aussi bien parmi les populations que les soignants ou les responsables sanitaires et politiques. Elle a mis à rude épreuve les dispositifs nationaux de santé, les économies des pays touchés, mais aussi les institutions internationales, ou encore certaines ONG investies dans la riposte.

Rétrospectivement, cet évènement étant passée, l’inquiétude face au risque a très largement diminué, mais la crainte des résurgences persiste et celle de N’Zérékoré vient hélas confirmer la pertinence de cette appréhension. Ailleurs, ce sont d’autres épidémies qui se manifestent : par exemple les deux poussées de fièvre de Lassa au Bénin qui, à elles deux, ont fait une vingtaine de morts ou encore l’épidémie de maladie à virus Zika en Amérique du Sud, dont les conséquences tant sanitaires que sociales sont importantes. De manière synchronique, des poussées épidémiques de dengue, de choléra ou encore de méningite sont signalées sur différents sites en Afrique de l’Ouest. La question de la gestion sanitaire, politique et sociale des épidémies doit donc être une préoccupation constante, en particulier parce que l’épidémie de maladie à virus Ebola a bien montré que l’anticipation est un facteur important de réussite des plans de riposte.

Dans des contextes épidémiques révélant de plus en plus les enjeux de la dimension sociale, quelle est la nature des savoirs disponibles sur l’anthropologie des épidémies susceptibles d’améliorer la connaissance des situations épidémiques et quelles pourraient être les formes d’ingénierie de prise en compte de ces savoirs dans les plans de riposte.

Les journées intitulées « anthropologie comparée d’Ebola et des épidémies émergentes » prévues à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké du 14 au 18 novembre 2016 permettront de discuter de ces deux points. In fine, l’objectif est d’envisager comment mobiliser désormais plus et mieux les sciences sociales appliquées à la santé dans la définition des politiques de gestion des épidémies. La Chaire Unesco de Bioéthique de l’Université Alassane Ouattara, en prenant le leadership par rapport à de telles problématiques, entend, à l’échéance 2020, devenir un pôle de compétence en matière d’Anthropologie des épidémies. Et ce, pour faire écho à la demande insistance de l’OMS de prise en compte des dimensions sociales, culturelles et éthiques dans la gestion des épidémies.

Atelier de restitution des résultats du programme Ebo-CI

Des anthropologues du programme Ebo-Ci participent aux rencontres scientifiques relatives à la maladie à virus Ebola

Séminaire de recherche du programme Ebo-CI à l’Université Alassane Ouattara (UAO)

RFI – Priorité Santé – Connaître les populations pour faire face aux crises sanitaires

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